samedi 7 avril 2012

Mohamed Merah, au-delà du réel.

J'ai longtemps hésité à écrire cet article, tant le sujet me paraît sensible et complexe. On a vite fait de dire des bêtises sur ce genre de faits, car ils cristallisent les idées et les fantasmes autour d'événements particuliers.

Cette affaire va pour moi au-delà du simple terrorisme, et pose des questions qui remettent en cause certains des fondements de notre société. On est évidemment tenté par le souvenir des attentats de 95 ou de 86, mais pour moi il y a plus de pertinence à évoquer l'affaire Dreyfus ou Mesrines...
En effet, il s'agit d'abord pour moi de la dérive d'un personnage, déraciné et livré à lui-même, sans soutien et sans guide. Ce qui m'a le plus frappé, au delà de l'aspect presque abstrait de la violence expulsée, c'est le fait que Mohamed Merah ait pu développer plus d'affinités avec de parfaits étrangers qu'avec ses propres compatriotes. C'est pour moi quelque chose d'intolérable, mais je reste sur l'impression que cette question, qui constitue quand même la source de ce drame, est restée sans réponse malgré les litres d'encre qui ont pu être déversés sur ce cadavre.

Est-ce le fait d'être coincé entre deux cultures? L'absence du père? La confrontation avec la machine à exclure française? Sans doute un peu de tout ça. Mais le fait est qu'une brèche s'est ouverte dans cet esprit, qui lui a fait perdre le sens des réalités pour étreindre les chimères avides de l'extrémisme et de la haine. D'une certaine façon, c'est un incessant besoin de reconnaissance qui semble avoir guidé les pas de Mohamed Merah, reconnaissance qu'il n'aura finalement jamais eu, même dans la mort.
Je ne cherche pas à minimiser la gravité des faits, je ne cherche pas non plus à les excuser. En dernier ressors cet homme, comme nous tous, a eu le choix de ses actes, et il a choisi son destin. Mais je pense également que nous devons nous interroger sur ce qui, au sein de notre société, a pu favoriser l'enfantement d'un tel monstre.

Seulement, la question ne sera vraisemblablement pas posée, et nous tenterons encore moins d'y répondre.
D'abord, il y dans cette affaire trop de "supernaturel", d'éléments qui font passer les faits dans le domaine du fictif. De la caméra filmant les meurtres à la revendication absurde par un groupe terroriste opportuniste en passant par la plainte déposée par le père miraculeusement de retour, l'épopée Merah a fini par sortir du réel pour basculer dans le mythe. Une distance s'est créée, qui inhibe toute tentative d'approche rationnelle. Cette histoire est extra-ordinaire, elle ne peut donc appartenir à notre quotidien.
Ensuite, il y a la grille de lecture, toute prête à être utilisée, de l'étranger qui vient terroriser la nation. Puisqu'il est "étranger" nous n'avons pas à nous remettre en question, et la solution se trouve chez l'étranger également: devons-nous les renvoyer chez eux, les contraindre, les surveiller?

Ce double éloignement fait qu'il y a peu de chance pour que l'affaire Merah ait suscité de vraies interrogations, alors qu'elle pourrait - devrait - nous interroger sur notre société et la façon dont nous envisageons ce vivre ensemble qui est le garant de notre cohésion nationale. Sans ces questions, d'autres fissures peuvent apparaître, se multiplier et peut-être affaiblir les liens qui nous unissent.

samedi 10 mars 2012

I BLAME COCO - The Constant



Je viens d'acheter l'album en mp3 sur Amazon. J'ai longtemps hésité, notamment parce que la demoiselle est le fille de Sting, et que je suis par principe opposé aux "fils de". C'est épidermique chez moi, mais je considère que c'est normal, mon héritage aristocratique me faisant pleinement apprécier le poids de l'hérédité et l'injustice des privilèges.

Non. Ce qui m'a décidé, c'est qu'il y a vraiment quelque chose dans ce personnage, et dans la musique qui s'en dégage. Tout dénote l'urgence, la blessure, mais aussi des aspirations contradictoires de gloire et d'intimité. Coco veut plaire, mais elle veut surtout qu'on lui fiche la paix. C'est schizophrénique, et ça me plaît.

samedi 3 mars 2012

Homeland

Nous avons terminé récemment la première saison de Homeland.


Pitch: Carrie Mathison, agent de la CIA qui a passé plusieurs mois en mission en Irak: détient une information capitale. Un indic lui a révélé qu'un prisonnier Américain a été retourné et travaille aujourd'hui à la prochaine attaque terroriste sur le sol américain. Lorsque le soldat Nicholas Brody que tout le monde croyait mort depuis huit ans est miraculeusement libéré, les soupçons de Carrie se portent immédiatement sur lui...
Sans preuve, sans légitimité, mais obsédée par la culpabilité de sa cible et par ses échecs passés, Carrie va tenter de s'affranchir des procédures pour faire éclater la vérité.

Homeland est un peu l'anti 24. Les prémices sont les mêmes, à savoir la potentialité d'une attaque terroriste imminente sur le sol américain, en écho au traumatisme du 11 septembre 2001. Pour le reste, tout est différent. Ce qui domine dans Homeland, c'est le sentiment d'impuissance dans lequel se trouve l'héroïne, et la culpabilité maladive qui la ronge de ne pas parvenir à empêcher une catastrophe qu'elle sait imminente. On se trouve donc à l'opposé de 24 où le héros est certes pris par les événements, mais toujours en mouvement. Homeland, c'est l'attente insupportable, l'inaction forcée, alors que la menace se précise d'épisode en épisode.

Et puis tout dérape. Au milieu de la saison, la série prend un tour véritablement inattendu, qui remet en cause tout ce que nous pensions savoir des deux personnages principaux. On entrevoit l'espoir d'une fin différente, sans doute plus positive, mais la paranoïa reprendra ses droits jusqu'au dénouement final. Ce dernier est lui-même à contre-emploi des canons du genre, laissant évidemment la porte ouverte à une deuxième saison, mais surtout il confirme l'aspect tragique (au sens antique du terme) de cette série où les acteurs ne semblent décidément pas avoir beaucoup de prise sur leur destin.

Je retiendrai donc de Homeland cet utilisation systématique du contre-pied, que ça soit au niveau du scénario ou des personnages. Et dans le contexte d'un thriller d'espionnage, cette approche est plus que bienvenue.


dimanche 19 février 2012

2012 World Press Photo of the Year


Voici la photo qui a gagné le World Press Awards 2012.

Il s'agit d'une femme yéménite qui réconforte un proche blessé. Cette photo m'a vraiment marqué par de nombreux aspects.

D'abord, la scène constitue une sorte d'anti-Pieta. Ce n'est plus la vierge Marie, magnifiée comme figure maternelle et tutélaire, mais une simple femme (nous ne connaissons pas le lien de parenté qui 'lunit au blessé) qui brille par son absence, le noir créant une zone de vide autour du blessé. Le christianisme s'efface et est remplacé par l'islam dans cette scène ou le Christ devient un combattant anonyme, et la figure maternelle une femme bienveillante mais invisible.

Et puis, il y a ces détails inquiétants: l'homme à l'air de se noyer, de disparaître dans la masse sombre de la femme. Il est maigre, déjà mourant. Sa peau claire contraste avec la pénombre environnante. On discerne à peine la femme, sa figure devient inquiétante et on la voit absorber cet homme brisé, telle la mort pour une ultime embrassade. C'est ainsi une nouvelle allégorie qui apparaît: celle de la menace qui pèse sur tous les révolutionnaires de voir leur combat stoppé net par la mort.

Enfin les gants blancs de la femme marque une distance à la fois visuelle et physique: je te touche sans te toucher, je suis absente mais mes mains te rejoignent. Il est fascinant de voir qu'une telle barrière est mise entre ces deux corps, là où le contact est le plus significatif. Il y a de la retenue, de la pudeur, et une protection qui passe par la distance. C'est l'hygiène comme acte d'amour.

mercredi 4 janvier 2012

Terra Nova

Ce week-end nous avons bouclé la première saison de Terra Nova.


Pitch: en 2149, la terre se meurt de surexploitation, l'air est devenu irrespirable. Sur une planète surpeuplée, certains sont sélectionnés pour faire partie de "pèlerinages" dont le but est de coloniser... le passé. En effet, les scientifiques sont parvenus à établir une faille temporelle permettant d'envoyer des hommes et du matériel vers le Crétacé (l'époque des dinosaures).
La série se concentre sur le destin de la famille Shannon: Jim, le père ex-flic, Elizabeth, la mère médecin, les ados Josh et Maddy et la petite dernière Zoe.

La série en elle-même est moyenne: certes la magie des dinosaures opère toujours, mais faute de budget ils sont assez vite relégués dans les seconds rôles, car les effets spéciaux coûtent toujours cher. Pour compenser, le scénario se concentre sur une intrigue de complot visant à déstabiliser la colonie pour la faire passer sous la domination de méchants capitalistes qui ne pensent qu'à exploiter les ressources de ce nouveau monde.

On se retrouve donc le cul entre trois ou quatre chaises, avec d'un côté l'aspect familial "Sept à la Maison" avec les problèmes d'autorité parentale et les permissions de sortie après 20h, de l'autre le côté "Avatar" (bouh les méchants capitalistes), le tout saupoudré d'un peu de Mad Max et de Jurassic Park.

Ajoutez à cela certains passages vraiment "too much" et un discours famille/patrie totalement premier degré, et vous obtiendrez un blockbuster télévisuel un peu pataud et maladroit.


Mais c'est cette maladresse qui m'a finalement touché.

En effet si l'on se concentre sur le fond idéologique véhiculé par la série, l'analogie avec le mythe fondateur américain est saisissante: des familles parties pour un monde inconnu et hostile, le mythe de la deuxième chance, la force armée comme recours ultime et légitime... La liste des analogies est longue et s'étoffe d'épisode en épisode. Fait du hasard, je suis également en train de lire Tocqueville et son analyse de la société américaine de 1840, et il est vraiment singulier de constater à quelle point les systèmes de valeurs qu'il décrit peuvent se retrouver dans une série du XXIe siècle.

Je crois qu'il faut en retenir l'image d'une nation qui continue d'avoir une conscience aiguë de ses origines et du fait que sa fondation s'est faite sur une certaine idée de la vie en commun et non par le fait accompli d'un destin partagé. A ce titre Terra Nova entretien le mythe, le prolonge et le renouvelle, tentant de prouver par là même son universalité.

On passe donc un bon moment de divertissement, tout en apprenant de façon détournée à mieux connaître ce grand inconnu que sont les Etats Unis.

dimanche 11 décembre 2011

La route de l'est

Nous fendons la grisaille, chaque tour de roue nous rapproche de la nuit.
Et c'est comme un chape de plomb qui saisirait le cœur et l'âme. Peu importe qu'on soit heureux d'y aller, c'est toujours plus qu'un simple trajet, un voyage.
C'est une plongée dans l'histoire, où un à un les noms qui ont forgé nos rancœurs et bu nos jeunesses s'égrènent : la Marne, Reims, la Meuse, Verdun, Metz, Gravelottes... Et les autres aussi, qui nous racontent la chute d'un roi et l'éveil d'une nation: Sainte Ménehould, Varennes, Valmy...
C'est inévitable : on a beau chercher dans ses souvenirs, cette route se fait toujours sous la pluie, dans la grisaille. De grasses gouttes s'écrasent sur le pare-brise, mollement essuyées pare les essuies-glaces fatigués. 
Sur cette route, seuls les plus inconscients prendront la nationale, ballotés entre les poids-lourds tchèques et les guimbardes à bout de souffle. Ils verront Saint Dizier, Vitry le François et Cézannes, mais ils ne s'en vanteront pas trop.
On ne va dans l'est par hasard. Il faut toujours une bonne raison. 
Pourquoi sinon aller vers la nuit?

lundi 5 décembre 2011

Gauche réac

C'est un fait, je suis sans doute quelqu'un de trop sensible (malgré les apparences).

On a beau se blinder contre les injustices et les agressions diverses et variées que nous subissons au quotidien, chaque journée reste une petite usure à l'âme.

Mon autre gros problème, c'est que je suis timide. Ou alors paresseux. Ou un peu les deux. Mais j'ai un mal fou à passer à l'action.

(Je tiens à préciser ici à tout recruteur potentiel qui tomberait par malheur sur ce billet que les deux remarques précédentes s'appliquent uniquement à ma vie personnelle. Au travail, je suis un tueur-né doublé d'un fin stratège. Fin de la parenthèse.)

Toujours est-il que quelquefois, je suis simplement un gros réac' de base. Pourtant mes affinités politiques vont clairement à gauche.

Pendant longtemps, j'ai eu honte de ce sentiment qui me rattache avec une nostalgie bienveillante au passé, et me fait détester certains aspects du présent et du futur qui se dessine pour nos enfants. Mais j'avais tort, car il ne doit pas avoir de honte à adhérer à un système de valeurs que l'on croit universelles.

Car le respect, la politesse, la solidarité, mais aussi le sentiment national et le sens du devoir ne sont pas des valeurs de gauche ou de droite, elles sont des dénominateurs communs sans lesquelles aucune société ne peut perdurer. C'est ce sens du destin commun qui cimente les nations, et qui s'étiole peu à peu aujourd'hui.

Plus je nous vois avancer et plus je vois une juxtaposition d'individualités qui souvent poursuivent des chimères en croyant forger leur destin. Nous nous rêvons tels que nous ne sommes pas mais surtout nous nous rêvons seuls, en dehors des autres.

Je ne suis pas ici pour porter un jugement ou asséner une vérité, je ne fais que confier mon sentiment, issu de mon expérience personnelle. Et je voudrais surtout dire que non, le fait de ne pas adhérer à un modernisme à tout crin ne fait pas de moi un réactionnaire. Je suis simplement convaincu que celui qui oublie, nie ou transforme son passé est condamné à refaire les mêmes erreurs.

Epargnons-nous cette peine.